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Sanctuaire by Michaël

Auteur : Michaël ESPINOSA

 

17 février 2036 – 21h57

La pluie mitraille le quai scarifié par le temps. Je rentre mes épaules, affrontant moi aussi l’attaque glacée. Mon visage ruisselle de gouttes épaisses qui coulent le long de mes joues jusqu’à mon cou. Que ce soit sur terre ou en mer, l’eau possède une puissance effroyable. Peut-on vraiment lutter contre ?

Je m’ébroue et met le pied sur la passerelle de l’USS Nebraska. J’y ai été assigné pour des raisons qui m’échappent encore. Le pire étant que je pensais ce sub’ mis au rebut suite à l’affaire du Sanctuaire. En était-il revenu d’ailleurs ? La preuve que oui, mon ordre de mission me le confirme.

Je pénètre par l’écoutille principale sans avoir rencontré un membre d’équipage. Le couloir principal du premier pont mène, selon les panneaux, à droite vers la salle de commandement, à gauche vers les premières cabines d’équipage. Je vais directement vers le quartier des couchages, mon nom devrait être affiché sur une porte. Comme d’habitude.

Le Nebraska est mon sixième navire depuis que je me suis engagé dans la navy. Je suis artilleur spécialiste des torpilles nucléaires. Je suis plutôt bon dans ma partie mais mes supérieurs me trouvent un peu trop casse-cou et habitué à l’insubordination. J’aime plutôt parler d’esprit d’initiative. L’armée préfère le premier mot.

Mon dernier navire, l’USS Schwarzenegger, est le plus récent des sous-marins. Doté d’une force de frappe impressionnante, c’est le fleuron de la navy. J’adorais ses nouvelles torpilles froides, indétectables aux sonars et munies de têtes à neutron. Mais le commandant m’a eu dans le nez. Voilà sûrement pourquoi je me retrouve sur le Nebraska, un raffiot qui n’est connu pour que sa découverte catastrophique en 2029. Un marin en uniforme bleu nuit arrive sur moi. Bizarre cette coupe à l’ancienne. Les nouveaux uniformes sont normalement beaucoup moins rigides d’aspect grâce à leur coupe dessinée par Gaultier IIIème du nom.

– Excuse, guy. Les cabines c’est bien…

Il ne me regarde même pas et semble lâcher un grognement. Je le prends pour une réponse positive.

J’arrive près des premières portes. Sullivan, Connors, Culkin, Upacelski, Washington… Ah, voilà, Sommers. J’ai une cabine pour moi tout seul. Tant mieux, je ne m’embrouillerai avec personne dès le premier jour. J’entre. C’est beaucoup plus petit que mes anciens quartiers. Une couchette surmontée d’un placard, une tablette pliante sur le mur gauche, un ensemble douche/lavabo/toilettes sur la droite. Du sommaire, mais c’est la navy !

18 février 2036 – 8h24

Je n’en reviens pas de m’être endormi comme ça hier soir. Je n’ai montré ma feuille de route à personne et surtout personne n’est venu voir qui j’étais.

Je me rends au réfectoire de l’équipage pour me restaurer avant de faire mon rapport au lieutenant de bord. Je suis étonné par le peu d’hommes que je croise. Surtout que je perçois nettement les turbines tourner à plein régime. Nous sommes donc en route pour un objectif. J’ouvre la porte du réfectoire. Sur ma droite, le self expose pain, croissants, céréales, lait, café et thé. Je m’empare d’un plateau en plastique orange qui me rappelle toujours mes années d’école primaire. Une tasse de café noir, deux croissants et un bol d’All Bran. On a tous ses problèmes de santé, même dans le corps d’élite de la navy. Je vais pour m’asseoir à côté des trois hommes qui bavardent mais ils se lèvent subitement, sans daigner me lancer un coup d’œil. Tant pis, je déjeunerai seul. Ca ne me dérange pas, c’est comme ça depuis que je suis gamin. La galère des familles monoparentales.

Les céréales ont un goût amer et les croissants sont presque rassis. J’ose à peine tremper mes lèvres dans le café. La bouffe est à l’image du navire : pourrie. Je jette tout à la poubelle.

Mes pas résonnent un peu trop fort dans la coursive. L’air est assez moite, la clim’ ne doit pas fonctionner. Ma chemisette me colle un peu dans le dos. C’est très désagréable.

La salle de commandement est beaucoup plus étroite que dans les nouveaux sous-marins. Le Nebraska est une véritable antiquité. Je m’approche du Lieutenant, un gaillard chauve et baraqué. Je peux lire son nom sur sa chemise.

– Lieutenant Govers ? Artilleur Sommers au rapport.

Je tends ma feuille de route. Govers continue d’observer ses écrans. Il plisse les yeux, l’air inquiet, n’attachant aucune importance à ma présence. Je regarde à mon tour les signaux visibles sur le tableau. Le sous-marin semble entouré de vaisseaux hostiles. Pourquoi ne me donne-t-on pas une tâche ? Je serais très utile en salle d’artillerie. Un caporal me bouscule et s’interpose entre le lieutenant Govers et moi comme si je n’existais pas. Je me retiens de lui rappeler les bonnes manières. Mais je ne tiens pas à me faire remarquer dès mon arrivée. Et la situation a l’air très tendue.

– Lieutenant, je pourrais peut-être…

– Commandant Hamish, cria Govers en secouant une feuille couverte d’indications radars. La formation initiale s’est modifiée. Les hostiles se mettent en armes.

Au milieu de la salle, près du périscope, se dresse un homme grand et sec, les cheveux gris coupé à ras, qui tourne son regard de glace vers nous.

– Il fallait s’y attendre. Mettez en place les torpilles néo.

Un flash explosa dans ma tête. J’étais un spécialiste de ces torpilles ! Je pouvais être utile.

– Monsieur, lancé-je à nouveau. Je connais…

Une alarme stridente retentit dans la salle de commandement, faisant serrer les dents de tous les hommes présents. Govers attrape un micro et hurle :

– Alerte générale ! Tous les hommes à leur poste de combat. Alerte !

Le commandant ouvre le périscope en position d’intervention.

– Major Everson ! hurle-t-il. Passez en Red Code. Machine avant toute. On va tenter de s’engouffrer dans la brèche.

Govers se tourne vers le commandant, le visage défait. Je remarque que les autres hommes affichent le même air effrayé.

– Mais, commandant, si on fait ça, on va droit dans le…

Le commandant se redresse et balaye ses hommes de son regard pénétrant.

– Je sais, Govers. Mais c’est notre seule chance.

L’alarme s’arrête. Un silence lourd et épais envahit l’habitacle. Immédiatement remplacé par un bip répété. Govers saisit le micro.

– Commandement, j’écoute.

Lieutenant, c’est la merde ! Il y a le feu dans la salle d’artillerie ! Tout va sauter !

Je n’attends pas une seconde de plus. Je pivote et m’élance dans la coursive principale. Je dévale un escalier en manquant de me retrouver le cul par terre. Une autre coursive. A droite. Une porte. Un escalier. C’est le troisième pont. La salle d’artillerie est au fond. La température a augmenté sans que je m’en aperçoive. Une odeur acide de métal rouillé ou brûlé me colle maintenant à la langue. Mon front ruisselle. C’est la fournaise.

A travers l’écoutille étanche j’aperçois le déhanché lascif d’une lumière intense. Un crépitement effroyable me grésille dans les oreilles. J’aperçois les premières flammes alors que j’atteins l’ouverture. Sans hésiter, j’entre. Je me suis trompé. C’est l’enfer !

Un garçon brun au visage griffé de suie tient une lance à incendie qui crache son eau salvatrice par trop faibles giclées. Contre le mur, un autre, à la chevelure blonde salie par la fumée, amorce sans s’arrêter une pompe. Incroyable qu’il n’y ait pas le dernier système Paraflam automatique !

– Hé ! hurlé-je pour couvrir le grondement du feu qui lèche les parois comme un délicieux gâteau. Je peux faire quelque chose ? Le brun ne tourne pas la tête. Je me rapproche et réitère mon appel. Mais il ne réagit pas. L’Hydre de flammes s’affole. Ils ne pourront jamais la contenir sans aide.

– Je peux vous donner un coup de main !

En es-tu si sûr, Gavin ?

A qui est cette voix ? Personne n’a ouvert la bouche. Je m’apprête à taper sur l’épaule du marin. Il fait volte face, abandonnant sa lutte contre les flammes. Sur sa veste je déchiffre son nom : J.Culkin.

Tu veux vraiment nous aider, artilleur Sommers ? me demande-t-il sans remuer les lèvres. Mais en es-tu capable ?

Quelle est cette folie ? Il me perce de son regard noir. Je n’ai pas entendu sa voix avec mes oreilles. C’était dans ma tête. Que se passe-t-il ?

– Alors, tu es prêt ? crie Culkin.

Cette fois, j’ai distingué clairement sa voix. Je cligne des yeux, cherchant à chasser le doute qui me traversait l’esprit. J’acquiesce.

Tu es vraiment prêt à nous rejoindre ? C’est un voyage sans retour, Gavin. En as-tu les tripes ?

Ca recommence. Je me frappe les tempes.

Puis je vois. A travers Culkin. Son visage de séducteur est devenu diaphane.

– Si vous ne faites rien, lancé-je. Vous allez mourir asphyxié ou brûlé. Il n’y a pas une minute à perdre !

La température devient insupportable et pourtant je n’en souffre pas plus que ça. La fumée ne me fait rien non plus. Je devrais pourtant déjà cracher mes poumons. Il n’en est rien.

Culkin me tend la lance. J’avance ma main. Je sursaute. Le sol est visible à travers mon avant-bras. Culkin me touche. Et je me souviens. Un flash. Le feu. Partout. Aveuglant. Je me souviens.

USS Schwarzenegger. Dernière mission de recherche de l’USS Nebraska dans les profondeurs. J’ai des ordres. Mais c’est plus fort que moi. Lorsque je la déplace, la torpille s’ouvre. La tête fuit immédiatement. Fluide mortel. Les autres me laissent. L’écoutille étanche est close maintenant. Je frappe contre le hublot. Ils me regardent, effarés. J’aperçois une larme au coin de l’œil de Freddy. Mais tout est de ma faute. Il fait trop chaud. Une étincelle. Rien du tout, mais c’est suffisant. L’air s’embrase d’un coup. Je n’ai pas le temps de réaliser vraiment. La main de Culkin me presse légèrement le bras.

As-tu pris ta décision ?

Je regarde ses yeux vitreux.

Puis je vois le fond de l’océan à travers les parois devenues elles aussi transparentes. Tout est calme, serein. Je me relâche, tranquille. Les flammes ne sont plus. Le danger n’est plus.

Plus rien n’est vraiment.

Je viens, murmuré-je.

Culkin sourit. Il me prend par la main et m’emmène.

Là bas.

Loin, où le temps n’est plus.

Le corps n’est plus.

L’esprit seul demeure.

Culkin souffle ces derniers mots.

Bienvenue au Sanctuaire.


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