
Auteur : Guillaume D.
Rubrique Script Mania de Shogun Mag 3
Le mois dernier, nous avions un peu étudié le principe de la scène et des changements de valeur. C’est un mécanisme que nous retrouverons très souvent dans cette rubrique, décliné sous plusieurs formes, d’où l’importance de bien le maîtriser. Ceci dit, passons maintenant aux choses sérieuses : la création de votre scénario. La première chose à savoir est bien de se demander par où commencer. Faut-il d’abord se concentrer sur l’histoire ou sur les personnages ? Et d’ailleurs, quel est l’élément le plus important ? En fait, rien ne sert de comparer ces deux éléments qui ne font qu’un : les personnages sont l’histoire et l’histoire fait ses personnages. Il faut alors se poser les bonnes questions et dans le bon ordre…
De l’idée directrice…
La méthode suivante est très librement inspirée des écrits de Robert Mc Kee (Story, aux éditions Dixit) : il s’agit de partir de « l’idée directrice » pour créer vos personnages et donc votre histoire. Mais qu’est-ce que c’est au juste ce machin directeur ? « Idée directrice », c’est le terme à retenir ! Avant de vous lancer dans la création d’un univers comme celui des Chroniques de la guerre de Lodoss ou d’imaginer des bastons à la Bleach, il est essentiel de vous poser la question du thème MAJEUR de votre récit, de la morale principale. Bref, du sujet auquel vous devrez tout le temps coller. Par exemple, Naruto se porte énormément sur l’amitié comme idée directrice alors qu’une série comme Video Girl Aï aura tendance à nous dire que l’amour est plus fort que tout, etc. Chaque anime, chaque manga a son idée directrice et même si beaucoup se ressemblent, chaque mangaka a sa façon de la raconter. Personne ne parle comme Miyazaki des dangers de l’écologie et personne ne nous parle des rapports de l’humain au cybernétique comme Oshi dans Ghost In The Shell… Tout ça pour dire qu’il ne faut pas essayer d’écrire un scénario avant de savoir le message que vous voulez faire passer tout au long de votre histoire. Une fois que vous aurez ce message, chaque scène, chaque page devra garder son ombre de plus ou moins loin afin de ne jamais être « hors sujet » ou incohérent…
Votre thème majeur acquis, votre conviction personnelle mise sur la table, il va falloir la « problématiser » pour l’histoire. Prenons alors comme base le thème ultra classique « l’amour est plus fort que le mal » vu dans des centaines d’anime ou manga. Puis, posons-nous la question : comment l’exprimer à travers une histoire ? Il y a trois étapes pour y répondre.
Etape 1 : Quelle est la fin de votre histoire ? Si vous voulez voir l’amour triompher sur le mal. Cela implique qu’avant cela, le mal devait être plutôt en bonne posture : souvenez vous, le principe des valeurs ! Si on finit sur une valeur positive… c’est donc qu’avant celle-ci, c’était du négatif.
Etape 2 : Si vous connaissez la fin, il faut savoir par où le thème est annoncé : forcément au début de l’histoire, et inévitablement à travers des personnages. Typiquement, ils vont subir les assauts du mal (valeur négative) avant de triompher grâce à l’amour (valeur positive). Vous devez clairement annoncer le thème dès votre premier tome en posant votre idée directrice comme la problématique de votre script : l’amour est-il plus fort que le mal ? C’est à la fois votre sujet, votre morale et ce qui va fixer votre histoire : vous aurez bien deux camps avec l’un qui œuvre pour l’amour et l’autre pour le mal. Vous aurez bien des personnages qui défendent tel ou tel camp et enfin, la victoire de l’une ou l’autre des parties conclura votre message. Pour faire simple, TOUTE votre écriture, toute la progression du récit, toute votre structure est basée sur un seul thème qui se décline sous plusieurs formes.
Etape 3 : On est bien d’accord : vous avez un thème et une structure ainsi qu’une fin sous la main. Vous avez aussi formulé la problématique en début d’histoire. Maintenant, il va s’agir de véhiculer tout votre message, de construire toute la démonstration (et donc l’histoire elle-même) qui part de votre question « l’amour est-il plus fort que le mal ? » pour aboutir à la conclusion « oui, l’amour est plus fort que le mal, même au prix de la vie » (Dragon Quest/Fly par exemple mais aussi la plupart des shônen nekketsu, etc.). Pour réussir cela, une seule méthode existe : l’utilisation du protagoniste, ou du héros, si vous préférez.
Au protagoniste…
Le protagoniste n’est pas forcément un gentil (pensez à Dark Shneider dans Bastard !!, à Light dans Death Note ou dans un autre registre au film Scarface) qui défend le bien et qui part sauver la princesse. Il s’agit là simplement d’une forme de héros. Le protagoniste de votre histoire est avant tout le personnage principal pour lequel le lecteur va éprouver de l’empathie : celui auquel il va s’identifier finalement. Vous pouvez donc aussi bien créer des anti-héros, des voyous voire des meurtriers. Du moment qu’ils ont des défauts humains et des motivations compréhensibles, identifiables, alors on peut éprouver de l’empathie pour eux et sans valider leur quête, on y adhère le temps d’un manga.
Mais comment créer ce protagoniste ? C’est en fait assez simple une fois votre idée directrice en main. Il suffit simplement de lui donner la question de votre problématique et d’en faire la raison, la cause de sa quête et sa principale motivation. Eh oui, la fonction du protagoniste est avant tout de porter sur ses épaules l’idée directrice de l’histoire qui va évoluer par lui et à travers lui. Selon notre exemple, le héros va donc au début se demander si l’amour est plus fort que le mal pour ensuite traverser un tas d’épreuves qui vont lui donner sa réponse : « oui, c’est bien le cas » etc. Notez que si vous voulez une fin négative, il suffit d’inverser la courbe de progression du récit…
Pour résumer, vous avez un message à faire passer dans n’importe quel scénario. Vous ne pouvez pas directement vous adresser au lecteur comme je le fais dans cet article, donc vous utilisez un miroir de ce message, un « être imaginaire » qui assure la transmission de vos idées : le protagoniste. Il va donc de soi qu’on ne peut créer un bon héros sans avoir son idée directrice...
… A l’histoire.
Une fois le protagoniste trouvé, il est un peu le soleil au centre de votre système solaire (le reste de l’histoire). Toutes les autres planètes/personnages vont forcément graviter autour de lui et dépendre de lui. Si votre héros est un gentil classique, créez un rival qui sera son opposé (Naruto/Sasuke, Goku/Vegeta). Donnez-lui aussi un groupe d’amis qui vont mettre en valeur autant ses faiblesses que ses qualités, donnez-lui un antagoniste/bad guy à sa mesure et qui exprime exactement la morale inverse etc. En procédant ainsi, vous allez pouvoir créer tout un univers de personnages qui, même s’ils sont éloignés du héros, seront toujours cohérents avec l’idée directrice à cause de leur processus de création. Il en va de même pour les épreuves rencontrées, les scènes plus calmes etc.
Arrivé à ce stade, vous avez déjà compris en surface la méthode standard de création d’un script. Mais si on entre dans les détails, on s’aperçoit que le protagoniste n’est pas qu’un miroir de l’idée directrice. Effectivement, un personnage est bien plus complexe que cela !
Caractère et caractérisation
Toujours tiré de Story, voici une petite astuce pour réaliser des personnages toujours plus profonds : il faut différencier chez vos personnages la caractérisation du caractère.
La caractérisation est le personnage tel qu’il apparaît en général au lecteur, tel qu’il se présente lui-même d’ordinaire et tel qu’on le perçoit le plus souvent. C’est aussi notre premier jugement sur le personnage. Par exemple, pour sa première mission en dehors du village, Naruto veut passer pour un ninja fier et doué en plus d’être un joyeux luron en toute circonstance.
Le caractère est ce que le personnage est réellement consciemment ou inconsciemment au fond de lui-même. Il s’agit de toute la personnalité qu’il cache aux autres jusqu’à ce qu’une situation périlleuse l’oblige à la révéler. Toujours lors de cette première mission, le groupe de Naruto se fait attaquer sur le chemin et notre héros est paralysé de peur, il ne peut plus se battre : alors que sa caractérisation le définissait comme « courageux », une situation difficile a révélé son caractère profond de « lâche ». Mais bien sûr, notre ami va évoluer et c’est bien là tout l’intérêt d’un récit.
Votre objectif sera donc de créer des personnages avec des caractérisations opposées à leurs caractères pour mieux révéler ces derniers lors des scènes clés de votre histoire. Si votre personnage doit être un héros, faites croire que c’est un moins que rien au début. Si votre idée est d’avoir un personnage tourmenté au plus profond de lui-même, quelqu’un de très seul… faites-en un comique de première. Ensuite, donnez-lui des amis qui mettent en valeurs ses qualités, donnez-lui des épreuves qui vont former son caractère et faire évoluer l’idée directrice à travers ses actions etc. Voilà, vous avez réinventé Naruto, Ichigo, Goku ou la plupart des héros de manga classiques…












